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« La guerre de l’eau » de Cochabamba, 10 ans après…
District 9 de la zone sud de la ville de Cochabamba, quartier de Vera Cruz. Sous un soleil de plomb, femmes, hommes et enfants, pelles et pioches à la main, sont affairés à déboucher les tuyaux du château d’eau qui trône au milieu de la place sablonneuse. Le quartier de Vera Cruz compte 700 familles, originaires pour la plupart des départements de la Paz, Oruro et Potosi, dont la grande majorité vit du commerce informel. La moitié d’entre eux bénéficient du réseau communautaire d’adduction d’eau mis en place face à l’absence des services publics. William Aguilar Ramos, représentant du comité de l’eau du quartier, nous explique que l’eau du puits, utilisé depuis seulement 10 ans, s’est salinisée. En plus, une étude récente a révélé que celle-ci était polluée aux métaux lourds et donc impropre à la consommation. Le puits est proche d’une décharge dont les lixiviats pénètrent dans la nappe phréatique. Aujourd’hui, l’eau du puits communautaire ne sert plus qu’à laver les vêtements.
Château d’eau de Vera Cruz, zone Sud
Nous sommes 10 ans après le début de la « guerre de l’eau », nom donné au puissant mouvement populaire ayant empêché la privatisation de la gestion de l’eau à Cochabamba et dont les répercussions iront bien au-delà du territoire bolivien.
« Guerre de l’eau » : une « école politique »
En septembre 1999, le service municipal de l’eau potable et de l’assainissement de la ville de Cochabamba (SEMAPA) est concédé à un consortium privé, Aguas del Tunari, dont l’un des actionnaires principaux est la multinationale états-unienne Bechtel. Rapidement, les tarifs montent en flèche. Parallèlement, pour légaliser le contrat avec Aguas del Tunari, en octobre 1999, le gouvernement de l’ex-dictateur Hugo Banzer promulgue la loi du Service d’eau potable et d’assainissement (loi 2029). Cette loi autorise les monopoles dans la gestion de l’eau, interdisant toute utilisation des sources naturelles dans les zones d’opération des concessionnaires. Elle met ainsi en péril les systèmes de gestion alternatifs, que ce soit dans la ville - les comités de l’eau existants depuis les années 1980 - ou dans les zones rurales, où les paysans pratiquant l’agriculture irriguée ont mis en place leurs propres systèmes d’approvisionnement en eau.
Travaux communautaires de maintenance
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Le 12 novembre 1999, les organisations paysannes (notamment les Cocaleros – planteurs de coca du Chapare, avec, à leur tête, l’actuel président de la Bolivie Evo Morales - et les Regantes, paysans irrigateurs du département), les syndicats, les comités de l’eau de la zone Sud, les associations de voisins, les écologistes, les universitaires et plus généralement les habitants de la ville et de ses environs créent la Coordinadora de Defensa del Agua y de la Vida (la Coordination de Défense de l’Eau et de la Vie). En 2000, Murales de la Tinkuna (red Tinku) les manifestations enflamment les rues de Cochabamba, des barricades quadrillent la ville, les administrations et les rues sont occupées, le président Hugo Banzer déclare l’état d’urgence. En avril 2000, la loi de l’eau est modifiée, et la SEMAPA est reprise en main par les pouvoirs publics. C’est un événement victoire historique, tout comme l’a été la formation du mouvement. « La guère a uni les gens de la campagne et ceux de la ville autour d’une lutte commune », se souvient Maria Eugenia Flores qui travaille aujourd’hui pour la fundacion Abril, crée par l’un des anciens dirigeants de la Coordinadora, Oscar Olivera1. « C’était une victoire exemplaire contre une transnationale, constitutive du processus de lutte contre le modèle néolibéral qui nous amène aujourd’hui à chercher à construire une autre Bolivie», commente Carmen Peredo, conseillère de la Fédération des Regantes (paysans irrigateurs) de Cochabamba (FEDECOR) et, depuis les dernières élections, sénatrice suppléante pour le MAS. « La guerre de l’eau a été une véritable école politique, celle de la prise de conscience, une expérience d’organisation sans précédent, un authentique mouvement populaire horizontal, de démocratie directe », se rappelle, un brin nostalgique, Ramiro Saravia de la Red Tinku, mouvement urbain de jeunes crée en 1998 et partie prenante dans la Coordinadora : «cette « guerre » a annoncé d’autres « guerres », c’était aussi le début du processus de changement en Bolivie qui finira par amener au pouvoir Evo Morales. Le peuple a perdu la peur, la guerre de l’eau a démontré qu’il pouvait exister des triomphes populaires ». En effet, la contestation initiée à Cochabamba, début d’un cycle victorieux de résistances populaires en Bolivie, s’est poursuivie à el Alto, obligeant l’opérateur franco-belge Suez - Lyonnaise des Eaux à se retirer du pays. En 2003, la « guerre du gaz », fortes mobilisations populaires contestant l'exportation du gaz naturel bolivien liquéfié vers les EtatsUnis et le Mexique (via le Chili), aboutira à la démission du président-milliardaire Gonzalo Sánchez de Lozada. Les revendications portées par la Coordinadora de l’eau, devenue nationale, ont été incorporées dans le programme politique du MAS (Movimiento al Socialismo, parti au pouvoir depuis 2006). Lors de sa première investiture, Evo Morales avait déclaré que l’eau ne pourrait faire l’objet d’un commerce privé et qu’elle devrait relever du service public. Mouvement emblématique contre la marchandisation de l’eau, la lutte des habitants de Cochabamba et de ses environs servira de référence aux autres luttes similaires sur le
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Tous les propos cités dans cet article ont été recueillis à Cochabamba en décembre 2009.
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continent et dans le monde et jouera un rôle incontestable dans la constitution d’un mouvement social mondial de l’eau2. Certes. Toutefois, si le mouvement a été exemplaire au niveau de sa structuration et de ses revendications, les résultats de cette lutte le sont-ils pour autant ? Qu’en est-il aujourd’hui, dix ans plus tard, de l’accès à l’eau sur place, à Cochabamba, le berceau de cette révolution populaire ? La distribution de l’eau est-elle plus équitable qu’avant le début de la « guerre » ?
Corruption et inefficacité de la SEMAPA
Après la victoire, la volonté était de récupérer la gestion de l’entreprise publique, la SEMAPA, de créer « une entreprise du peuple », en intégrant les usagers dans la planification et la gestion du service afin de mettre fin à une distribution inéquitable et à la corruption. A cette fin, trois « directeurs citoyens » ont été élus au suffrage universel3 afin d’exercer un contrôle sur l’entreprise. Mais cette tentative de démocratisation semble être un échec, notamment parce que la participation des usagers n’a pas atteint les niveaux espérés. « Le contrôle citoyen de l’entreprise ne nous a permis que de mieux nous rendre compte de la corruption, pas d’y mettre fin. L’entreprise est comme elle a toujours été. Corrompue », regrette Maria Eugenia Flores (fundacion Abril).
Un quartier de la zone Sud
L’extension du réseau de la SEMAPA, tout comme son articulation avec les systèmes mis en place par les comités de l’eau sont restées au stade des promesses. La couverture n’a été amplifiée que de très peu. Des 6 districts que Centre historique de Cochabamba comporte la zone Sud de la municipalité de Cochabamba (el Cercado), 4 ne sont toujours pas connectés au réseau d’adduction publique. La différence de service entre la pauvre zone Sud et la riche zone Nord est criante. Au nord, des parcs et des fleurs dans les jardinières, au sud, du sable et de la roche nue, et pour peu que les services publics arrivent jusqu’à là, les prix y sont plus de 4 fois supérieurs. Les connexions clandestines (réalisées
Lire Mathieu Uhel, « Résistances et alternatives à la marchandisation de l’eau. Les mouvements sociaux à l’épreuve des échelles du pouvoir ». Centre de recherche sur les espaces et les sociétés. La direction est composée de 4 autres membres dont deux représentants de la municipalité, un du syndicat de l’entreprise et un de la Fédération des Professionnels de Cochabamba (entrepreneurs)
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illégalement par des employés de la SEMAPA) n’ont pas diminué non plus, et près de 50% de l’eau se perdrait en « fuites ».
L’alternative fragile de la gestion communautaire
Des 250 000 habitants des districts 7, 8, 9 et 14 de la zone Sud non connectés au réseau public, entre 100 000 et 120 000 bénéficient des systèmes communautaires de gestion de l’eau. Les premiers comités de l’eau – associations de voisins qui gèrent la distribution et, dans certains cas, l’ensemble des réseaux d’adduction d’eau – sont apparus il y a une trentaine d’années. « Ce sont des systèmes indépendants, qui ont dû assumer cette responsabilité face à l’absence de l’Etat», explique Abraham Grandydier, président de l’ASICASUR (Asociación de Sistemas Comunitarios de Agua del Sur), qui rassemble aujourd’hui 90 des 140 comités existants. Certains financés par de maigres fonds propres, d’autres grâce à des donations de l’Eglise catholique, des évangélistes, des ONG, de la coopération internationale…, les comités ont construit leurs réseaux de distribution et approvisionnent la population des quartiers. A la tête de chacun d’entre eux, on trouve une assemblée qui élit un directoire4. « Le contrôle interne est le cœur du fonctionnement des systèmes de gestion communautaire, les comptes sont régulièrement révisés devant la population, les vols ne sont pas permis », - explique Abraham Grandydier, « mais tous les comités n’ont pas la même solidité de leur structure organisationnelle. Ceux qui ont pu bénéficier de la fusion d’expériences des différentes migrations, celle des paysans – qui amènent leur expérience du travail communautaire – et celle des anciens mineurs - qui ont délaissé les zones minières suite à la crise de 1985 et
Camion-citerne, zone Sud
Travaux communautaires à Vera Cruz
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Certains comités ont des employés, généralement une secrétaire et un technicien.
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au démantèlement de la COMIBOL5 ont généralement des organisations plus solides. D’autres groupes cherchent à copier le modèle tout en ayant des organisations très faibles ». Pour ce qui est de l’accès à l’eau, le nerf de la « guerre », tous les comités ne sont pas non plus sur un pied d’égalité. Ceux qui ont pu perforer leurs propres puits offrent à leurs bénéficiaires des tarifs inférieurs à ceux de la SEMAPA Murales de la Tinkuna (red Tinku) : « Le véritable terroriste est celui qui pollue l’eau, la terre et l’air… AUTOGESTION » (entre 1 et 3,5 bolivianos le mètre cube contre 3 bolivianos pour le tarif le plus bas de la SEMAPA dans la zone Sud, ou encore des tarifs mensuels, indépendants de la consommation, d’environ 10 bolivianos par mois). D’autres font venir de l’eau en camions citernes (pour un prix d’environ 15-17 bolivianos le mètre cube), ces derniers pouvant ou bien appartenir aux comités – ce qui permet d’acheter de l’eau directement à la SEMAPA – ou bien à des revendeurs privés, les comités se contentant dans ce cas de gérer la distribution. Les habitants de la zone Sud qui ne bénéficient pas des systèmes communautaires et qui doivent acheter leur eau directement aux camions-citernes privés, dépensent près de 25-26 bolivianos pour un mètre cube, voire jusqu’à 30 bolivianos (plus de 3€) dans certains secteurs. Ils sont aussi complètement à la merci des règles imposées par ces marchands de l’eau, comme devoir se lever à 3h du matin pour ne pas rater l’heure de la livraison. Quant au comité de Vera Cruz, un parmi tant d’autres dont l’eau est devenue impropre à la consommation, en cherchant de nouvelles sources, ses membres (les voisins) ont déjà fait perforer deux nouveaux puits, pour un coût cumulé de 12 000 $, après avoir fait confiance aux études géologiques d’une entreprise privée. L’eau n’a duré que 3 mois, puis les puits se sont asséchés. Aujourd’hui, le comité a pour projet d’acquérir son propre camion-citerne pour pouvoir acheter de l’eau à la SEMAPA. Mais les fonds économisés ne suffisent pas, il leur manque toujours près de 20 000 $. «ASICASUR nous a aidé à construire et à maintenir le réseau, mais ils ne peuvent pas nous amener l’eau », déplore William Aguilar. Ils imaginent donc de créer leur propre ONG pour pouvoir récolter des fonds. En attendant, ils n’ont d’autre choix que de dépendre des revendeurs privés qui gèrent les camions-citernes. Bien que les comités de l’eau offrent des exemples d’organisation et d’autogestion très intéressants, les solutions qu’ils mettent en place restent inégales et ne sont pas forcément durables – les puits s’assèchent, et l’eau n’est pas toujours de la qualité souhaitée. La dotation initiale (la disponibilité de l’eau) reste le point central. La solidarité entre les comités, orchestrée par le regroupement au sein de l’ASICASUR, ne suffit pas pour résoudre le problème d’accès à la ressource. A long terme, l’acheminement de l’eau par la SEMAPA s’avère nécessaire, même si ASICASUR et les comités tiennent à conserver le système communautaire de gestion et de distribution. Selon ASICASUR, la solution se trouverait donc dans la cogestion, la SEMAPA fournissant l’eau, achetée dans un « bloc » par les comités, distribuée ensuite via les systèmes de gestion communautaire. « [Ces systèmes] ont démontré leur efficacité depuis 30 ans, commente Maria Eugenia Flores (Fundacion Abril), la participation sociale fonctionne mieux au sein des comités qu’en déléguant les responsabilités à une entreprise ». Certes. Mais pour que cette cogestion devienne réalité, faut-il déjà que
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L’entreprise minière publique
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l’entreprise publique étende son réseau d’adduction jusqu’aux zones délaissées, un vieux problème… que la guerre de l’eau n’a pas résolu.
Les grands travaux de la coopération internationale
Pour résoudre le problème de disponibilité de la ressource, un projet vieux de plus de 40 ans vise à faire acheminer dans la vallée centrale de Cochabamba l’eau du fleuve Misicuni (située à 3700 mètres d’altitude). Depuis le mois de mai 2009, ce projet est dans sa deuxième phase. Un tunnel de 20 km de long traversant la montagne a été construit en 2005, financé par la coopération italienne. Aujourd’hui, un consortium multinational, Consorcio Hidroeléctrico Misicuni (une entreprise italienne, deux colombiennes, une bolivienne et deux vénézuéliennes), conduit par l’italienne Grandi Lavori Fincosit (51%)6 s’attelle à la construction d’un barrage de 120 mètres et d’une centrale hydroélectrique. La construction d’un réseau d’irrigation et d’une usine de traitement des eaux sont également prévues. Le barrage, d’un coût de 84,3 millions de dollars, est financé à 46% par la préfecture de Cochabamba, à 38% par la coopération italienne et à 8% par la CAF (Corporación Andina de Fomento). Quant à la centrale hydroélectrique, elle sera construite grâce à un prêt de 101 millions de dollars du BID (Banque Interaméricaine de Développement) avec une contrepartie bolivienne de 13 millions. Un second projet, d’un montant de 100 millions de dollars (80 apportés par la coopération espagnole et 20 en provenance d’un crédit du BID) vise à amplifier la couverture du réseau d’adduction d’eau potable et d’assainissement dans les zones périurbaines des grandes villes du pays, notamment d’El Alto, de La Paz, de Cochabamba, de Santa Cruz et de Tarija. Ainsi, notamment grâce aux financements étrangers massifs, dès 2012, date estimée de la fin des travaux du barrage, les 1,3 Centre historique de Cochabamba millions d’habitants de la vallée centrale de Cochabamba, dont ceux des zones périurbaines devraient voir leur approvisionnement en eau amélioré (le nombre de bénéficiaires devant passer à 2,5 millions à partir de 2025)7. Toutefois, à Cochabamba, nous n’avons pas beaucoup entendu parler de ces espoirs. Aujourd’hui, le constat reste plutôt amer. Depuis 2005, les comités de l’eau peuvent être reconnus par l’Etat comme «entités prestataires de services d’eau», au même titre que la SEMAPA, ce qui devrait pouvoir leur permettre de bénéficier des crédits publics, même si certains, comme William Aguilar du comité de l’eau de Vera Cruz, craignent que cela n’ouvre la porte à la corruption au sein des comités. Quant au Ministère de l’eau, l’une des
Grandi Lavori, Fincosit Spa (italienne, 51%); Empresa Construcciones Comercio e Industria CC Ltda. (bolivienne, 14,70%); Empresa Constructora Vialpa SA (vénézulienne, 8%), Empresa Obras Especiales Obresca CA (vénézulienne, 8%); Change Consulting Group (colombienne, 4%); Empresa Gerencia de Contratos y Concesiones SA (colombienne, 14,30%)
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Voir notamment le site Internet du Ministère de l’eau et de l’environnement : http://www.minagua.gov.bo/web_anexo/titulares/respaldo_financiero.html, http://www.minagua.gov.bo/web_anexo/titulares/titular06.htm
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grandes conquêtes de la « guerre » de 2000 (depuis 2005, Ministère de l’environnement et de l’eau), « il est encore trop récent pour juger de son efficacité, - nous confie William, - « du moins, à Cochabamba, nous n’avons pas encore pu voir les résultats de son travail». Et au vu de l’importance des financements étrangers pour son fonctionnement – jusqu’à 80% de frais couvert par les prêts des IFIs (Banque mondiale et BID) et la coopération internationale (allemande surtout, mais aussi italienne, espagnole, etc.) – on peut aussi s’interroger sur sa viabilité à long terme. La question de l’eau à Cochabamba reste un thème sensible. Quant à la conscientisation « Les activistes de la place », à la place centrale de Cochabamba politique résultante de « la guerre de l’eau », elle ne semble pas avoir généré de conscience écologiste de masse et n’a pas conduit à un changement visible des comportements. « Les problèmes environnementaux à Cochabamba sont dans leur grande majorité liés à l’eau », nous explique John Zambrana, président de Focomade, Forum Chochabambin d’Environnement et de Développement (Foro Cochabambino de Medio Ambiente y Desarrollo). Le fleuve Rocha, qui traverse la ville, est un vrai dépotoir, recevant, en plus des ordures et des eaux usées domestiques, les rejets des petites industries installées sur ses bords (cuir, production artisanale d’or et d’argent, industries de papier, industries métallomécaniques, etc.). Le lac Alalai, situé en ville, subit un sort comparable. Quant à l’immense décharge de K´ara K´ara, installée depuis 22 ans dans une zone agricole du bassin versant du rio Rocha, elle « reçoit toute sorte de déchets : domestiques, industriels, hospitaliers, électroniques, le tout mélangé… une bombe à retardement ! Les lixiviats, avec toute leur charge de pollution arrivent jusqu’à une rivière et finissent aussi dans le fleuve Rocha », explique John Zambrana, «Les puits artisanaux superficiels, creusés à la main, qui fournissent l’eau aux communautés vivant aux alentours, sont complètement contaminés. On y a découvert des métaux lourds comme le chrome, le mercure (provenant notamment des résidus des piles), le cadmium et d’autres, la liste est longue. La population ne peut plus consommer cette eau et doit acheter de l’eau des camions citernes. Cette situation a généré de nouveaux conflits ».
Un tremplin politique ?
Qu’en-reste-t-il du puissant mouvement populaire qui avait eu le dessus sur le consortium de Bechtel en 2000? «La cooptation a décapité le mouvement », regrette Maria Eugenia Flores. Mis à part quelques irréductibles, la plupart des anciens dirigeants de la Coordinadora occupent aujourd’hui des postes à responsabilité au sein de l’appareil d’Etat. « En 2002, la Coordinadora était l’organisation sociale la plus importante de Bolivie », explique Ramiro Saravia, « mais la plupart des dirigeants ont préféré sacrifier ce pouvoir pour se porter candidats aux élections législatives de 2002, pour obtenir des postes. En 2005, ils sont quasiment tous partis avec les partis, ou ont obtenu des charges au Ministère de l’eau. Pour la plupart des dirigeants, la lutte pour l’eau a servi de tremplin politique. Aujourd’hui, il n’y a plus de mouvement, il ne reste que quelques personnes. Quant au thème de l’eau, il s’est ONGisé, est devenu un thème de spécialistes. A l’époque de la guerre de l’eau, c’était un thème du peuple, objet d’autogestion et de démocratie directe, point de départ d’un projet social et politique».
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De ce mouvement de démocratie directe, il reste aujourd’hui la place de Cochabamba. Tous les jours, des gens s’y rencontrent, des groupes se forment, parlent politique. La red Tinku y tient un stand avec des coupures de journaux commentées et anime des débats, une sorte d’université populaire, deux fois par jour. Pour Ramiro Saravia, « la place est le dernier lieu de la résistance ». Quant aux comités de l’eau, ils existent depuis 30 ans et il est difficile de dire si « la guerre de l’eau » a réellement contribué à leur développement, si ce n’est peut être en médiatisant l’expérience et en attirant des financements étrangers. William, de Vera Cruz, est amère : « nous, les habitants de la zone sud, nous nous sommes beaucoup battus, et aujourd’hui nous n’avons toujours rien. La guerre de l’eau ? Et après ? Pour nous, elle n’a servi à rien ». Par Anna Bednik et Jérémy Dotti Bolivie, décembre 2009
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